Agostino Ferrente

«  ILS M’ONT ÉMU AUX LARMES »

Le documentariste italien est à Tours pour Viva il Cinema. L’occasion de découvrir son dernier film, où ados et smartphone ont un rôle majeur.

Dans Selfie, les adolescents filment une bonne partie du documentaire. Quel est alors le rôle du réalisateur ?

Sauf s’il assure lui-même la prise de vue, un réalisateur s’adresse toujours à un caméraman. Ce qui fait l’originalité de Selfie, c’est que pour la première fois, on a demandé aux protagonistes d’être cameramen. Mais ma conception du rôle de réalisateur n’a pas changé : je passe toujours beaucoup de temps avec mes acteurs, caméra éteinte, pour essayer d’atteindre ce niveau de confiance et d’intimité fondamental pour effacer ma présence lors des prises de vues, et donner l’impression qu’ils sont seuls. Si le spectateur partage cette impression, j’ai atteint mon but.  

Vous créez donc un vrai lien avec vos personnages ?

Je n’aime pas le documentaire dit d’ ”observation”, je préfère celui de “relation”. Dans Selfie comme dans tous mes travaux précédents, je propose des situations puisées dans le vécu des personnages. Ils sont porteurs d’un patrimoine narratif fait de leurs histoires, de leurs rêves, de leurs peurs, de leurs fragilités, de leurs ingénuités, de leur humanité. Je les provoque, les stimule, les aide à se raconter le mieux possible en favorisant une synthèse poétique par le cheminement des dialogues, si nécessaire en suggérant de développer certains arguments, ou de reprendre des répliques qu’ils auraient prononcées, la caméra éteinte, en m’assurant de “la mise ne forme” par le choix des cadrages. Le réalisateur est le premier spectateur du film tout en procédant à sa réalisation, par la transformation des imprévus en opportunités narratives. J’appelle cela “dramaturgie du champ”, et parmi les nombreux prix remportés par Selfie, celui dont je suis le plus fier est celui de la mise en scène.    

Comment avez-vous choisi vos protagonistes ?

J’ai immédiatement compris qu’ils allaient devenir les protagonistes, parce qu’ils m’ont ému aux larmes, dès que je les ai vus. Ils étaient si différents des stéréotypes que l’on propose au cinéma ou à la télévision ces dernières années, de ces gamins qui aspirent à devenir des camorristes et qui, inévitablement, suscitent des vocations parmi les spectateurs de leur âge. Le défi consistait donc à démontrer que la non-violence peut être “sexy” et photogénique. Paradoxalement, sur cet aspect, le film a été accusé d’être “subversif”!

Le thème de l’adolescence à Naples était déjà au centre d’un autre de vos documentaires, Le cose belle : qu’est-ce qui vous intéresse dans cette étape de la vie, et dans cette ville ?

J’éprouve pour Naples de l’amour et de la haine. Je viens d’un lieu semblable, je suis né dans les  Pouilles et mes parents sont originaires de Basilicate et de Calabre. Que ce soit dans ma région d’origine ou à Naples, où je vis, il y a tant de choses que je ne supporte plus et d’autres dont je suis follement amoureux… Ce que j’aime le plus à Naples, c’est sa langue, et attention, je n’ai pas dit son “dialecte”. Cette langue est extraordinaire, musicale, débordante de métaphores. Par exemple, laisser tomber un ami, ne pas se présenter à un rendez-vous devient  “suspendre un ami”. Imaginez votre ami délaissé, qui est suspendu quelque part, que sais-je, à une corniche, par votre faute… L’image est frappante ! Dans Selfie on a cherché à préserver le plus possible, dans les sous-titres, la musicalité des expressions napolitaines, même  si de toute façon l’italien est en arrière plan. Je crains que dans les sous-titres en français de nombreuses nuances ne se soient perdues.

Et en tant que réalisateur, j’aime à Naples la possibilité de filmer des enfants qui ont un destin social tout tracé, mais qui malgré cela, résistent. J’ai souvent recours à une métaphore, celle des fleurs qui poussent dans les gravats, qui résistent, malgré tout. Et pourtant personne ne les arrose, et pourtant il y en a même qui les piétinent. Souvent on les arrache, comme c’est arrivé à Davide Bifolco (abattu à 16 ans par un carabinier napolitain, ami des deux protagonistes du film).    

Montrer le film en festival est important pour vous ?

Bien sûr, car les festivals offrent une occasion précieuse de vérifier si ton récit particulier touche des cordes universelles. Et surtout, pour ceux qui font du cinéma indépendant, notamment les documentaristes dont on peut dire qu’ils font voeu de pauvreté, ces festivals sont comme une tape sur l’épaule, un encouragement à poursuivre dans un parcours artistique économiquement difficile.

Et si vous deviez résumer la France en trois mots ?

Liberté, égalité, colonialisme.

Le film Le Cose Belle disponible gratuitement en intégralité sur la chaîne Youtube Arte Cinéma

Projections du film : vendredi 6 mars, 14h, salle Thélème, et samedi 7 mars, 10h, CGR Centre. À chaque fois en présence du réalisateur, dans le cadre du festival Viva il Cinema du 4 au 8 mars 2020 à Tours – www.viva-il-cinema.com.
ÉVÉNEMENT ANNULÉ EN RAISON DU COVID-19.

[ Image du film ©Magnéto Presse ]

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