L’AGENDA DES SORTIES DU 37

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MOUNIR FATMI

« chaque visiteur crée l’exposition à sa manière »

Le CCC accueille l’exposition de Mounir Fatmi "Walk on the Light", où se mêlent les visages de l’auteur américain John Howard Griffin qui s’était fait passer pour noir dans les années 60, la figure de Salman Rushdie ou encore l’écriture et la lumière. PROG ! a voulu en savoir plus…

Comment avez-vous choisi les œuvres exposées à Tours ?

Comme souvent, l’exposition fonctionne comme une espèce d’écriture, avec plusieurs éléments qui une fois connectés donnent une idée de ce que je veux faire de l’exposition elle-même. Certains éléments fonctionnent avec l’espace, d’autres avec le lieu comme c’est le cas pour John Howard Griffin car il a étudié à Tours. J’avais débuté ce projet il y a longtemps et je ne l’avais jamais sorti, il y avait donc du sens à le montrer en étant ici. Cela se connecte aussi directement avec l’histoire de Salman Rushdie, avec l’image de la femme liée aux livres,…il y a toujours des liens. Chaque exposition fonctionne comme un livre qu’on peut lire, à la différence qu’on est à l’intérieur de l’exposition et qu’on y est acteur.

Est-ce au visiteur de construire le sens de l’exposition comme il le souhaite, ou donnez-vous des pistes ?

Chaque visiteur crée l’exposition à sa manière, d’autant qu’au CCC il y a trois entrées possibles. On peut partir vers la salle où est projetée la vidéo Darkening process qui présente l’histoire de l’écrivain américain John Howard Griffin et comment il a changé de couleur, comment il est devenu une autre personne, il est devenu noir. On peut aussi entrer à gauche, et commencer par la transformation d’un visage selon un dégradé du noir au blanc, ou bien débuter par la salle du centre et l’installation Mehr Licht qui est une espèce d’installation-piège qui nous invite à regarder la lumière : plus on se rapproche pour la regarder plus on est ébloui par une lumière qui ne montre plus, mais cache. On est donc obligé de sortir rapidement de la salle pour retrouver un calme visuel et le reste de l’exposition. Ce qui est intéressant c’est comment le public se déplace et crée sa propre exposition !

Qu’est-ce qui vous interpelle chez Griffin et Salman Rushdie qu’on retrouve dans vos oeuvres ?

Ce sont des histoires qui me sont proches, et qui reflètent la nécessité de créer l’Autre. On ne peut pas vivre sans l’autre, et même quand il n’est pas là, on le crée. Griffin voulait savoir pourquoi le taux de suicide était si important dans la population noire américaine des années 1960. Pour comprendre cet Autre, il a décidé de devenir noir en se grimant. Pour Rushdie, menacé de mort, devenir l’Autre était aussi une nécessité : pour continuer à écrire il a créé Joseph Anton, un pseudonyme qu’il m’a expliqué avoir formé à partir des noms de deux auteurs qu’il aime, Joseph Conrad et Anton Tchekhov. Il a donc créé un personnage fictif pour sauver sa vie réelle. Je pense que la création est un travail sur soi-même, pour tout artiste : au départ il y a ce qui nous touche, ce qu’on comprend de notre culture, notre bagage, le lieu et la religion où l’on naît… Je crée donc une réalité qui n’est pas la mienne non plus, et j’essaie de proposer aux gens de se demander « qui est mon Autre ? », qui celui que je dois créer, celui avec qui je dois communiquer.

"Qui est Joseph Anton ?"(2012)

 

Et avez-vous trouvé déjà votre altérité, votre Autre ?

C’est un travail perpétuel ! Tout le monde travaille cela, il y a tellement de pistes… Quand j’ai commencé à travailler sur le groupe des Black Panthers, c’était cette question qui m’intéressait : étudier un groupe d’étudiants noirs américains qui, à un moment donné, se rendent compte qu’ils ne sont pas juste américains et se déclarent afro-américains. Ils sont revenus en arrière pour chercher cet ancêtre esclave, qui était libre en Afrique et qu’on a ramené de force en Amérique, avec la création d’un imaginaire et d’une vision fantasmée de l’Afrique. ce groupe m’a beaucoup intéressé, j’avais invité David Hilliard (membre des Black Panthers ndlr) à Paris pour montrer les archives des Blacks Panthers, on a fait des interviews et vidéos ensemble…Des fois on peut créer l’autre d'une manière collage, comme l’a fait l’orientalisme avec des artistes qui ont créé une image de l’Orient et de la femme arabe dans son harem complètement faussée, dans laquelle aucun arabe ne se retrouve ; mais l’image a tout de même alimenté des écrivains et artistes, et a nourri une imagination sur la femme arabe. Quand on revient en arrière et qu’on cherche un peu, on découvre que ces femmes qui avaient été photographiées étaient souvent des prostituées mises en scène dans des endroits prévus pour accueillir l’armée coloniale ! On est finalement tout le temps en train de construire un être imaginaire.

Vous parlez d’archives, on voit notamment une lettre de Griffin dans l’exposition : vous menez un travail proche de l'historien ?

Je n’irai pas dire que je fais de la recherche scientifique comme le fait l’historien. Quand je fais de la recherche, j’essaie d’avoir un maximum d’éléments sur le sujet qui m’intéresse. La fonction de l’artiste a changé : 100 ans en arrière si je m’étais intéressé à Griffin j’aurais juste fait un portrait de lui assis sur une chaise, fumant la pipe. Aujourd’hui la relation des artistes contemporains à l’information a changé et on a les moyens de trouver l’information, on ne peut plus juste s’inspirer d’une image. Plus je trouve d’informations, de documents, d’archives, plus j’arrive à cerner le sujet. Dans sa lettre, Griffin parle ainsi du livre qu’il prépare et qu’il espère accessible pour les jeunes, il est donc conscient que son combat ne doit pas se limiter à la sphère intellectuelle. J’ai fait en sorte de pouvoir acheter cette archive mais dans l’exposition ce n’est pas l’original mais une photo qui est montrée, à côté des gants blancs utilisés pour manipuler le document : on est dans l’œuvre et plus dans l’archive, et on a un contraste entre le visage peint en noir de Griffin et les gants blancs utilisés pour toucher l’histoire. C’est donc une recherche artistique plus que scientifique.

Au-delà de la photographie il y a aussi des vidéos et des installations : comment choisissez-vous les supports que vous utilisez ?

En fonction du projet, car chaque projet demande un médium différent et du coup, en traitant un projet selon plusieurs angles on se retrouve avec plusieurs médiums dans l’exposition, et c’est intéressant aussi de pouvoir proposer au public une expérience variée, sous divers points de vue… En étant en face de la machine qui tourne avec la calligraphie, Le Paradoxe, on a un sentiment différent que si on avait juste la photographie de cette machine. On expérimente le danger, car si on approche trop on peut se blesser (d’où une note qui prévient les visiteurs d’ailleurs).

Cette pièce illustre-t-elle votre rapport à l’écriture ? Quelle est votre relation aux mots ?

Mon rapport est celui de la violence mêlée de fascination envers la beauté et la violence de l’écriture. Cette machine est violente et belle, dangereuse, elle nous ramène à la question de l’interprétation et du danger qu’on peut éprouver face à un texte qu’on ne comprend pas. Quand on ouvre un texte religieux - Torah, Bible, Coran, peu importe - penser ne serait-ce qu’une seconde qu’on l’a compris et que ce qu’on a compris est la vérité absolue, c’est un danger. Devant un tel texte, il faut prendre du recul, et c’est ce que montre l’installation : si on recule on peut réfléchir, si on s’approche trop on se blesse. C’est cette relation de distance qui me semble importante, un questionnement introduit dans l’espace-même de l’exposition. On a d’ailleurs dans la même salle la photo d'une femme ceinturée de livres : la femme dans le livre religieux est toujours le diable, et on trouve aussi dans cette image la relation du corps à l’écriture. C’est d’ailleurs une salle où il faut trouver sa place en tant que public, car on est obligé de reculer pour bien voir la photographie, si on recule trop la machine est derrière, puis on s’approche pour distinguer les livres utilisés dans l’image… C’était un plaisir de voir le public bouger durant le vernissage !

Le paradoxe (2013)

Dernier coup de cœur cinéma ? Interstellar que j’ai bien aimé. Je suis fan de science-fiction et des films de Tarkovski et Interstellar m’a beaucoup rappelé Solaris avec la question du voyage dans le temps.

Vous écoutez en ce moment… ? Je n’ai jamais de disque que j’écoute en boucle, j’écoute un peu de tout, j’ai beaucoup de musique arabe comme Cheikha Remitti, et je passe sans problème à Bjork ou Daft punk, c’est assez éclectique.

Votre mot préféré ? Ça change tout le temps mais en ce moment c’est le mot « peau » car je viens de terminer le roman de Malaparte, La peau, où il parle de la période de la Seconde Guerre Mondiale en Italie, à Naples, où il explique qu’en perdant la guerre on perd aussi son corps car le dénuement était tel que la seule chose qui restait à vendre c’était le corps, la prostitution. On voit vraiment ce qu’est le danger de la guerre, et que quand on perd son corps il ne reste plus rien. Ce qu’on ne voit plus aujourd’hui avec les guerres dites « propres », on a l’impression qu’un pays est attaqué, on en voit quelques images mais on ne voit pas comment la société est touchée, comment ils vont s’en sortir…

Le souvenir que vous gardez de Tours ? La visite du futur centre d’art Olivier Debré, c’est intéressant qu’une école soit remplacée par un espace d’exposition, peut-être que les étudiants reviendront y exposer, l’histoire continue, évolue.

L'exposition de Mounir Fatmi Walking on the Light est visible au CCC (53-55 rue Marcel Tribut à Tours) jusqu'au 18 janvier 2015. Ouvert du lundi au vendredi de 9h à 13h et de 14h à 18h sauf 25 décembre et 1er janvier. Entrée libre. Renseignements au 02.47.66.50.00 et sur www.ccc-art.com.