L’AGENDA DES SORTIES DU 37

lien agenda
  • image annonceur
  • image contact

Trouver une sortie



ANTOINE LEPERLIER

« Le verre arrête le temps »

Petit-fils d’un des artistes pionniers dans l’utilisation du verre, Antoine Leperlier mène ses propres recherches depuis plus de trente ans. Invité à Tours pour une rétrospective de son travail, il en a profité pour convier deux artistes chinois à ses côtés... et répondre à nos questions sur ses créations.

Ni sculpteur, ni verrier... Ca ne nous facilite pas la tâche pour présenter votre travail aux lecteurs ! Que dire ?

On est sur un domaine inconnu, même pour le domaine académique car peu de critiques d’art et d’historiens de l’art sont au courant de l’histoire du verre ! Disons donc qu’il ne s’agit pas de verre soufflé, qui était au départ une pratique artisanale ou industrielle, et qu’on connaît en France depuis les années 1975 environ et aux Etats-Unis depuis les années 60 avec le « Studio Glass » comme une pratique artistique. Mon positionnement vient d’un autre monde : fin XIXe on voit apparaître le sculpteur Henri Cros qui a mené des recherches et créé une technique verrière vers 1880, qui n’avait rien à voir avec l’artisanat de l’époque. Mon arrière-grand-père a aussi incité son fils François Décorchemont (mon grand-père) à faire des recherches sur la pâte de verre : on moule le verre dans des moules réfractaires en cire-perdue, un peu comme pour le bronze. On peut donc sculpter ce qu’on veut.

Le verre est donc une histoire de famille, mais vous vous êtes aussi essayé au dessin et à la peinture : qu'est-ce qui vous a finalement ramené vers le verre ?

Quand on a un grand-père aussi célèbre à l’époque, une figure artistique importante dans la famille mais aussi dans le milieu artistique, on est impressionné. Lui ne se considérait pas comme verrier, il se définissait avant tout comme peintre. Qu’on l’appelle « maître-verrier » ça le faisait hurler, car les fondements de sa technique relèvent de la céramique, et sa recherche portait sur la couleur, en tant qu’impressionniste. Il a trouvé un moyen de donner forme à l’impressionnisme autrement que sur la toile, dans ses pâtes de verre puis dans le vitrail, dans les années 1930. Donc j’avais à faire à quelqu'un qui avait aussi du mal à se positionner, mais qui me mettait en position de faire de l’art et pas de l’artisanat, ce qui m'a poussé à faire des écoles d’art. Donc je dessine, et je peins difficilement car il pouvait être très exigeant. Mon cursus m’a amené aussi à la philosophie et à l’école du Louvre où j’ai vu arriver l’art contemporain.

Je ne voulais pas être prof, et je me suis lancé sous une injonction du peintre et théoricien de l'art Asger Jorn (du mouvement CoBrA), qui avait dit en créant le Bauhaus imaginiste « retournons à l’artisanat pour combattre la mécanisation de la vie ». Le projet me séduisait !

La philosophie, que vous avez étudiée, semble indissociable de votre travail artistique.

C’est le verre qui m’a ouvert des réflexions philosophiques, notamment sur le temps. Les alchimistes avaient tout compris : ils voulaient créer le monde en accéléré, dans le temps d’une vie. Ils trouvaient des moyens symboliques d’avoir un rapport au temps, avec le feu par exemple qui était pour eux un accélérateur temporel. Je me suis posé ces questions dans ma recherche sur le verre. Pour moi le verre est un matériau idéal pour exprimer les questions temporelles, tout comme le bronze ou le marbre permettent d’exprimer l’espace. Avec le verre, j’intègre le temps dans la représentation d’une image, dans des pièces qui sont des volumes où il semble se passer quelque chose. Le verre arrête le temps.

Dans votre série "Espaces d'un instant" il semble y avoir une part d'incertitude dans le processus de création des pièces... ?

Oui, c’est l’évolution que j’ai subi. J’ai longtemps travaillé les objets en contrôlant au départ tous les processus, pour coller à mon projet. Mais je me suis rendu compte que ce n’était pas l’expérience que j’avais quand je faisais des peintures ou des dessins (qui sont exposés à l'hôtel Goüin). C’est en pratiquant notamment l’aquarelle que je me suis rendu compte que les mouvements de la matière sont incertains, et que j’ai eu envie de jouer de cette incertitude avec le verre. J’ai voulu donner sa chance au hasard, donc une part de l’œuvre est offerte à l’aléatoire. Mes dernières pièces sont donc la résultante d’un processus aléatoire : je sais ce qui va se passer, mais je n’ai pas les moyens de le contrôler. Je prépare les prémisses, mais à partir d’un certain moment je ne peux pas savoir ce qui va se produire. C’est aussi ce hasard qui me fait espérer que je ne resterai pas dans les clichés, dans la répétition de ce que j’ai déjà fait ou ce que les autres ont fait.

Et ce n’est pas frustrant de ne pas tout contrôler ?

Non car tout contrôler peut devenir très ennuyeux !

Votre lecture du moment ? J’en ai plusieurs en cours : les contes d’Hoffmann, le texte de Serge Bramly La transparence et le reflet, sur le verre, et un autre qui me tombe des mains, un texte sur l’artisanat.

Dernier concert ? Il y a quelques semaines un concert de jazz à Paris.

Prochain voyage ? Sans doute un tour en Bretagne, et peut-être la Chine à la rentrée, ou début 2019, rien n’est encore sûr.

L'exposition des oeuvres d'Antoine Leperlier, ainsi que les travaux de ses invités Chang Yo et Loretta Yang vous transporteront dans l'univers du verre, travaillé de diverses manières. A découvrir à l'Hôtel Goüin jusqu'au 31 août 2018 !

 

Photos : portrait ©Candice Henin, oeuvres ©Liuli Studio / Christian Ferrari