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daniel larrieu by benjamin favratDANIEL LARRIEU

"je savoure ma petite vie buissonnière"

Huit ans à la tête du Centre Chorégraphique National de Tours, et depuis plusieurs collaborations aux créations avec le directeur actuel de l'institution, Thomas Lebrun, et des projets au théâtre, au cinéma ou en musique... Le danseur et chorégraphe Daniel Larrieu explore tous les possibles et sera de nouveau en Touraine pour le festival Tours d'Horizons où il présentera sa dernière création : LITTERAL. Une oeuvre où soixante balais décorent le plateau, pour les soixante ans de l'artiste. Une occasion idéale pour lui poser quelques questions.

Votre création Littéral fait allusion à vos soixante ans : la danse est souvent associée à la jeunesse, êtes-vous un des rares à continuer de danser passés 40 ans ?

On est nombreux à danser mais on a peut-être moins de visibilité. On fait partie d’une tradition des années 80 qui a fait éclater les notions de jeunesse, de vélocité, de performance physique : on luttait contre le modèle un peu académique du corps sportif, pour proposer d’autres types de modèles. Mais quelques années plus tard on retrouve finalement une autre forme de ce « capitalisme du corps », cette volonté un peu inconsciente de voir la danse comme quelque chose qui lutterait contre le vieillissement, la mort, la dégradation du corps. Mais par exemple le travail mené à Tours par Thomas Lebrun redonne au contraire du sens à un certain nombre de corps, au sens le plus large possible, c'est un travail qui permet aux gens d’avoir une curiosité sur la danse et des gens qui travaillent sur d’autres types de représentations corporelles. Cela permet d’aborder la totalité du champ de l’expression qu’on nomme « danse contemporaine ».

Et personnellement, qu'est-ce qui vous pousse à continuer de danser ?

Je me le demande ! D’autant que beaucoup me conseillent de me calmer un peu, mon ostéopathe notamment ! Mais au Japon 60 ans c’est assez jeune, cela commence à devenir intéressant à partir de 65 ans là-bas… Les spectateurs sont surpris de voir des gens plus séniors continuer à se produire, alors que je vous assure que nous sommes plusieurs à le faire, et dans tous les domaines artistiques d’ailleurs, et au travail également. Enormément de séniors sont compétents, habités de vraies valeurs, dans une ère du rapide et du facilement jetable... J’attends donc un peu pour me décider ou non à arrêter, et j'en profite pour accepter des projets un peu fous.

On vous retrouve par exemple dans le clip de Rubin Steiner ou sur des scènes de théâtre : vous êtes friand de ces expériences qui dépassent le champ de la danse ?

Oui car cela permet d’apprendre des choses. Si on reste chacun dans sa discipline, on peut se contenter de ce qu’on sait faire, mais ce qui est intéressant c’est d’essayer de faire des choses qu’on ne sait pas faire, de continuer à apprendre. En tous cas j’espère que tout le monde fait des choses différentes de ce qu’il sait déjà, car sinon on réduit son champ d’expérience. Quand Rubin m’appelle pour me dire qu’il voulait me proposer quelque chose depuis longtemps et que c’est le moment, qu'il veut que je danse dans son prochain clip, je ris... et j’arrive ! J’espère que tout le monde a la possiblité dans sa vie de faire des expériences comme celles-là, des moments de pratique artistique, d’écriture, de l’image, du son, de la parole,… Il faudrait rendre toutes ces disciplines d’expression obligatoires. Pourquoi apprend-on la littérature, les maths et les sciences, et pas les arts ?

 

 

En tant que spectateur, faut-il chercher un sens à une création chorégraphique, ou la prendre littéralement, uniquement pour ce qu'elle est : des corps en mouvement ?

On peut faire les deux. La danse a un potentiel narratif, différent de celui du théâtre, plus poétique, qui nous entraine dans des visions qui ne sont pas définitives. Vous avez raison de parler à la fois d’une forme d’abstraction qui permet de se projeter sur ce qu’on voit, et être aussi dans l’instant des sensations provoquées par ce qu'on voit. La sensation relève du corps alors que la conscience fait appel au cérébral. C'est intéressant de pousser les gens à ne pas regarder avec leurs cerveaux, en cherchant à tout prix un sens, mais à solliciter les sensations physiques que peuvent procurer la dimension du corps, du groupe, les gestes qu'on n'a jamais vus, un chant intérieur lié au mouvement...  En tous cas dans LITTERAL il n’y a pas de fil narratif, même si cela m'est arrivé dans d'autres créations.

Comment résumer Littéral alors ?

Il y a trois formats courts. La 1e partie est un solo de 10 minutes que je danse, et qui est une sorte de précipité de ce qu’on verra en 3e partie, pour laquelle j’ai écrit une sorte de partition singulière. Les deux autres pièces sont des commandes musicales. La 2e pièce de 30 minutes est écrite par le compositeur Quentin Sirjacq. Elle est très mascroscopique : très peu d’éléments composent chaque danse, et les danses sont très découpées. Et la 3e pièce par la créatrice musicale Karoline Rose est dans une énergie plus rock, pour une pièce de 20 minutes très baroque.

C’est très dansé, j’espère drôle, et le tout est dans un dispositif de 60 balais au plateau. Mon directeur technique à qui je disais que j’avais 60 balais me demandait où il devait les mettre, la blague est donc restée. Et quand j’ai eu l’idée de faire cette pièce j’ai appelé Thomas avec qui je collabore régulièrement, pour savoir s’il soutenait ce projet, car j’ai quand même des scrupules à produire un projet après 35 ans de travail alors qu’on dit qu’il faut faire la place aux jeunes, qui plus est dans un milieu qui est pauvre - on est dans une relation à la pauvreté qui demande le turn-over car on n’a pas les moyens de développer d’autres choses. Thomas était partant, on a donc lancé la production et j’ai été soutenu par pas mal de monde, à ma grande surprise. Donc c’est peut-être le signe que je peux continuer encore à faire ce métier de chorégraphe (rires).

LITTERAL - Bande Annonce from Cie Daniel Larrieu on Vimeo.

Vous avez dirigé le Centre Chorégraphique National de Tours durant huit ans : que vous a apporté cette expérience ?

L’essentiel est de parcourir une fibre politique locale, à l’échelle d’une ville, d’un département, d’un Etat. Le projet artistique devient le projet des relations politiques entre les uns et les autres, et cela m’a énormément appris sur le développement de ce qui peut sembler évident au public : une ville peut avoir un CCN, mais c’est une lutte incroyable pour maintenir le niveau, il faut toujours justifier de son activité face aux élus, c’est étonnant, et cela tient à la ténacité des directeurs et de leurs équipes. C’est extrêmement fort à vivre, mais c’est aussi épuisant car le travail de création doit aussi se poursuivre, à l’échelle de l’intimité. Cela fait 14 ans que j’ai quitté le centre chorégraphique et j’y suis retourné pour danser pour Thomas, c’était étonnant de revenir dans un lieu qu’on a dirigé car les choses ont changé, mais je suis très paisible avec cela car j’ai fait le choix de quitter le CCN pour des raisons précises - je voulais retrouver un peu d’intimité dans le travail. Et on ne peut pas tout avoir, car bien sûr en choisissant plus d’intimité on perd en puissance de tir, car les CCN sont presque les seuls aujourd’hui qui produisent de la danse contemporaine.

J’ai beaucoup appris en dirigeant une institution, qui doit répondre à des exigences socio-économiques, et aujourd’hui je savoure ma petite vie buissonnière, avec d’autres parcours… Cela m’a permis de travailler avec Jacques Vincey, de chanter avec Jérôme Marin… Je n’ai plus de comptes à rendre à personne, je fais ce que je veux de ma vie. Evidemment je regrette l’outil de travail qu’est le CCN. Et je respecte énormément le travail réalisé par Thomas car il a énormément de courage pour pouvoir s’employer à redéployer LES langages de la danse sans s’enfermer dans une esthétique.

Tout vient à point from Cie Daniel Larrieu on Vimeo.

Votre livre de chevet ? Vous allez me trouver déprimant ! Je relis le Journal d’un condamné de Victor Hugo, et Aliénation et accélération d'Hartmut Rosa. C’est une théorie critique sur la modernité tardive, un essai qui travaille l’idée de l’accélération du temps. Plus on travaille, plus on a l’impression qu’on ne va pas arriver à ses fins…

Votre dernier coup de cœur musical ? Rubin Steiner bien sûr !

La dernière chose que vous faites avant d’entrer en scène ? Trente minutes avant c’est un doliprane, et beaucoup bâiller. Je conseille à tous les gens qui comptent passer leur nuit à danser de prendre un petit doliprane avant, et le lendemain impec’ ! C’est un truc de vieux danseur.

tours d'horizonsPour ne pas manquer LITTERAL, rendez-vous sur le festival Tours d'Horizons qui se déroulera à Tours du 10 au 23 juin. Daniel Larrieu sera sur la scène du Théâtre Olympia mercredi 14 et jeudi 15 juin. Tout le programme et les infos de réservation sur le site du CCCNT. Et pour suivre le travail de Daniel Larrieu, rendez-vous sur le site de la compagnie.

 

 

Photo d'après ©Benjamin Favrat