L’AGENDA DES SORTIES DU 37

lien agenda
  • image annonceur
  • image contact

Trouver une sortie



DIDIER DAENINCKX

"Je suis bousculé par le monde"

Didier Daeninckx multiplie les aventures littéraires, toujours empreintes de réflexions sociales : après les romans, les policiers et les enquêtes du Poulpe, le voici sur les traces du poète Paul Eluard pour la collection «Sur le fil» des éditions Bruno Doucey. Plongeons dans l’art et la folie en sa compagnie !

Pourquoi avoir choisi Paul Eluard pour ce nouveau roman Dans la maison des fous ?

Tout d’abord c’est un poète qui est né dans la même ville que moi à Saint-Denis, et puis de manière anecdotique le père de Paul Eluard (Clément Grindel) a vendu un terrain à mon grand-père car il était marchand de biens au moment où la banlieue parisienne s’est un peu créée. Et tout simplement c’est un auteur que j’ai beaucoup lu ! Je m’intéresse à toute une série de sujets, dont le terrain de la folie. Et parmi les œuvres les plus significatives selon moi de Paul Eluard il y a ce recueil qui s’appelle Souvenirs de la Maison des Fous. J’ai donc voulu prendre les chemins buissonniers pour arriver à comprendre comment Eluard s’est intéressé à la folie et s’est retrouvé durant plusieurs mois avec sa femme en hôpital psychiatrique pour échapper à la Gestapo. L’asile prenait d’un seul coup sa signification première de refuge.

Ce livre s'inscrit dans la collection "Sur le fil", peut-on parler d'oeuvre de commande ?

Pas vraiment car je connais bien Bruno Doucey qui a créé cette maison d’édition, et cette collection je l’ai vue naître : on en a discuté ensemble, avec Bruno Doucey et Muriel Szac. Cette maison d’édition publie essentiellement de la poésie, l’idée était donc d'y créer un espace pour raconter des moments où la trajectoire d’un poète rentre en collision avec l’histoire. C’était l’élaboration commune de ce projet.

Et justement, ce roman a-t-il nécessité des recherches historiques ?

Ce n’est pas un énorme livre… Je savais que Paul Eluard avait écrit Souvenirs… quand il était dans un hôpital de Lozère dirigé par des gens incroyables, j’ai essayé de reconstituer l’itinéraire de ces deux psychiatres, un Catalan qui s’appelle Tosquelles et un Français de Toulouse, Bonnafé. En rassemblant des documents d’archives je suis tombé sur quelque chose qui n’avait jamais été exploité et qui a modifié ma manière d’écrire le livre : une toute jeune femme résistante s’est retrouvée cachée dans cet hôpital, et elle est devenue plus tard célèbre à la télé des années 1960-70, Denise Glazer. La grande intervieweuse de Brassens, Ferré, Barbara, Johnny, Dutronc… Après avoir vérifié cette information, mon livre a pris un autre chemin, car Denise Glazer n’a rien dit de cette période, et Eluard a lui aussi très peu écrit sur son séjour à Saint-Alban. J’ai donc inventé la rencontre des deux à l’hôpital.

On est donc à mi-chemin entre Histoire et fiction ?

Oui et on est dans cet hôpital où deux directeurs, qui ont eux aussi des trajectoires hallucinantes, sauvent presque tous leurs malades à une époque où le régime de Vichy a pris des directives sanitaires meurtrières qui ont conduit à l’élimination par la faim et la maladie d’un fou sur deux, soit près de 45000 morts dans les hôpitaux psychiatriques de France. Alors que là on est dans un asile de résistance où l’on sauve tout le monde : même quand il n’y a plus de charbon ni rien à manger, ils vont auto-gérer l’hôpital pour sauver tout le monde et inventer des choses extraordinaires qu’on appellerait aujourd’hui l’art-thérapie, autrement dit permettre aux malades mentaux de retrouver leur humanité par le travail sur la parole, l’écriture, la peinture, la sculpture… Paul Eluard assiste à l’éclosion de talents et en offrira des œuvres à ses amis Picasso ou Dubuffet par exemple. On est donc dans la réalité, mais une réalité qui a des allures d’utopie !

Vous avez écrit plusieurs fois pour la série de romans policiers Le Poulpe (aux éditions Baleine), avec à chaque fois un contexte sociopolitique marqué, comme les milieux politiques extrêmes... La situation actuelle du pays vous inspire ?

Je viens de terminer un petit roman pour les éditions Larousse qui s’appelle Une ombre dans la jungle : en février 2016 je suis resté une dizaine de jours avec des gens de Calais, dans ce qu’on appelle curieusement « la jungle » alors que l’inhumanité et la dureté des temps étaient de l’autre côté des grillages de cette « jungle ». J’ai écrit un livre sur des gens que j’ai rencontrés au cœur de cette poubelle où on jetait les hommes, les Bidounes c’est-à-dire des bédouins du désert entre l’Irak et le Koweit, un peuple de 200000 personnes apatrides depuis 1916, depuis ce moment où la France et l’Angleterre ont découpé le Moyen-Orient. Un coup de stylo en 1916 a mis des gens dans une situation d’apatrides et on les retrouve un siècle plus tard dans le pays qui a tracé le trait, et on les empêche de passer dans le pays qui avait fourni l’encre… Je suis aussi en train de travailler sur un roman sur la manière dont une grande partie des municipalités de région parisienne se sont faites élire avec les voix des voyous et des islamistes, et où on assiste à un naufrage de villes entières. Je suis en plein dans cette géographie, mais les gens de l’extérieur ne mesurent pas ce qui se passe en Seine-Saint-Denis.

Vos romans abordent souvent ces questions sociopolitiques : peut-on vous considérer comme un auteur engagé ?

C’est le monde qui est engagé dans une course vers son auto-destruction, et je suis bousculé par ce monde. Et quand on est emporté par le torrent on se débat pour ne pas être noyé. Les gens vous regardent vous débattre et disent « qu’est-ce qu’il est engagé lui ! » (rires). Je préfèrerais cultiver des tulipes en regardant le ciel mais le monde n’est pas fait comme ça… A moins que je n’ai un regard pessimiste sur la situation ?

roman daeninckx

Dernier spectacle vu ? Un spectacle de hip-hop sur la guerre d’Algérie, de Mehdi Slimani, avec des danseurs exceptionnels.

Votre livre de chevet ? J’ai commencé le dernier Daniel Pennac, Malaussène, qu’il m’a gentiment dédicacé.

Une musique favorite pour écrire ? Le silence.

Une expression favorite ? J’en ai une qui est la boussole de ma vie, que m’a transmise mon grand-père anar’ : « ne deviens jamais contremaître, ça s’appelle des contremaître mais en fin de compte, ils sont pour. ». Toute ma vie je ne me suis jamais mis en position de commander les autres ou de donner des ordres.

boite à livresLa Librairie la Boîte à Livres accueillera Didier Daeninckx pour une rencontre avec ses lecteurs tourangeaux le jeudi 2 mars 2017 à 19h30. Une belle occasion de poursuivre la discussion...

 

Photos ©Philippe Barnoud