L’AGENDA DES SORTIES DU 37

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SABINE WEISS

«  Ce que j’aimais c’est l’instantané »

Contemporaine de Robert Doisneau et Henri Cartier-Bresson, la photographe Sabine Weiss est à 93 ans la dernière représentante de l’école humaniste française. Magazines internationaux, publicités, oeuvres personnelles...  Elle nous en dit plus à l’occasion de l’exposition au Château de Tours.

On découvre grâce à l’exposition que avez réalisé des photos artistiques mais aussi travaillé dans la mode ou la publicité :  faisiez-vous tout cela avec le même plaisir ?

Non car mes photos personnelles ce sont vraiment des choses intimes, qui me touchaient, et je ne peux pas dire que la photo de mode et de publicité me touchait. Mais je répondais toujours aux demandes, et beaucoup d’agences de publicité me connaissaient, mais ce qui était drôle c’est que chacune pensait que j’étais spécialisée dans un sujet particulier : les uns pensaient que je ne faisais que des natures mortes, les autres de la baby-food, etc. Je n’aimais pas refuser, donc cela me servait à m’entrainer à travailler différents formats de prise de vue, des choses difficiles techniquement…

Cette technique vous l’avez acquise comme apprentie et élève d’autres photographes ?

En Suisse j’ai fait un apprentissage, on photographiait beaucoup de portraits, des photos de montres et de bijoux car nous étions à Genève… Je n’y ai pas appris à photographier des boites de conserve et des bouteilles de vin, mais la technique est venue petit à petit, j’observais ce qu’on pouvait faire… Tout était tellement différent de maintenant !

Côté technique, quel regard portez-vous sur les appareils numériques d’aujourd’hui ?

Je suis furieuse ! Parce qu’on peut faire des photos merveilleuses, la mise au point se fait automatiquement, le mélange des lumières est toujours bon, le temps de pause est déjà calculé… Tout est tellement merveilleusement facile que c’est frustrant pour quelqu’un comme moi qui a beaucoup peiné pour apprendre tout cela (rires).

Si vous débutiez aujourd’hui vous seriez donc heureuse ?

Si j’ai choisi la photographie c’est aussi pour le côté technique, le travail de laboratoire, car dans le temps on faisait ses bains, on mélangeait les produits chimiques pour développer, on faisait tout soi-même. Comme fille de chimiste j’aimais beaucoup ces manipulations.

Chez Dior, Paris, 1958 ©Sabine Weiss

Pour vos photos personnelles vous privilégiez le noir et blanc, pourquoi ?

Tout simplement parce que c’est plus facile. Ce que j’aimais c’est l’instantané. Donc on n’a pas le temps de se demander si ce sera trop sombre, s’il faut mettre un filtre… Dans ce contexte le noir et blanc était plus facile, et on l’avait en vision automatiquement, on aimait le noir et blanc et je l’aime toujours.

Pour prendre ces instantanés, est-ce que vous sortiez vous promener au hasard ?

Je n'avais jamais d’objectifs précis, je ne me disais jamais « je vais photographier les enfants » ou « les scènes de rue ». Que ce soit pour une promenade d’une demi-heure ou d’une semaine rien n’était prévu, c’est toujours sur ce que je rencontre et qui me touche.

Est-ce que la présence de l’appareil ne perturbait pas ces instantanés ?

Je ne pense pas. Les gens n’étaient pas contre la photo, ça les étonnait car il n’y avait pas tout le temps des photographes qui s’intéressaient à eux, la plupart du temps des gens ils n’avaient jamais été pris en photo, ils ne savaient pas ce que ça pouvait donner. Et je les photographiais tellement rapidement qu’ils étaient déjà dans la boite quand ils réalisaient ! J’avais parfois un contact après coup, souvent pas du tout, mais il n’y avait pas de refus.

Enfants prenant de l'eau, 1954 ©Sabine Weiss

L'exposition permet de retrouver des images du Paris des années 1950, mais c'est une réalité qui n'existe plus avec les vendeurs de gibier, un cheval en liberté...

Tout a changé ! J’ai 92 ans et maintenant je peux penser à n’importe quoi, une rue, un objet, une attitude, ça n’existe plus. Je voulais même faire une exposition avec des photos où quelqu’un aurait fait un sketch en même temps pour expliquer les objets qu’on verrait sur la photo. Au coin de ma rue il y avait une borne pour appeler la police ; j’ai vu des allumeurs de réverbères qui montaient sur des échelles à la nuit tombée, et tant d’autres choses… Cela va de la brosse à dents au TGV ! (rires)

Le photographe fait-il un travail d’historien ?

Je ne crois pas, pas consciemment en tous cas... Et je ne photographiais pas du tout de manifestations et d’autres choses comme celles-là. Pour les Etats-Unis je ne photographiais que des gens riches, des collectionneurs, des grands bijoutiers… Le magazine américain Fortunes me demandait de photographier des fortunés à travers le monde par exemple.

Vous photographiez toujours aujourd’hui ?

Je ne fais plus rien du tout car je trouve que je n’ai plus la main ferme, et les appareils modernes sont formidables quand ils sont un peu lourds... Il y a tellement de phoots que je n’ai pas pu faire dans ma vie car techniquement ce n’était pas possible, alors qu'aujourd’hui on fait de l’instantané de nuit et d’autres choses impossibles à l'époque… Donc il y a des regrets, mais il y en a toujours eu ! Il y a toujours eu des scènes que je voyais et que je ne pouvais pas photographier soit par discrétion, soit pour des questions techniques ou tout simplement parce que je n'avais pas le temps d'arriver sur la scène avant qu'elle ne change.

Feux de Bengale, Naples, Italie, 1955 ©Sabine Weiss

Dernier coup de coeur artistique ? L’expo du peintre Eugen Gabritschevsky à la Maison Rouge, à Paris.

Votre petit plaisir coupable ? Je ne crois pas en avoir… J’aime bien boire une petite goutte de whisky de temps en temps, cela me fait plaisir, mais c’est juste un fond de verre !

Musique en ce moment ? Ces jours-ci je travaille dans le grand silence. J’aime beaucoup le silence, j’ai beaucoup écouté de musique classique dans ma vie car mon mari adorait la musique, il était peintre et travaillait toujours en musique, aussi bien du jazz que du classique. Moi, c’est le silence.

La qualité d’un bon photographe ? Aimer.

L'exposition de photographies de Sabine Weiss organisée par le Jeu de Paume au Château de Tours est encore visible jusqu'au 30 octobre 2016, alors si vous aimez les belles images, la poésie et la photographie, courez-y !

 

Sabine Weiss