L’AGENDA DES SORTIES DU 37

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thomas lebrunTHOMAS LEBRUN

« pour décloisonner, pour l’ouverture de la danse ! »

Danseur sous la direction de Daniel Larrieu, Bernard Glandier et bien d’autres, Thomas Lebrun est aussi chorégraphe. Depuis 2012 il dirige le Centre Chorégraphie National de Tours où il prépare une nouvelle pièce et le festival Tours d’Horizons. Deux bonnes raisons de le rencontrer !

Pour nos lecteurs qui ne seraient pas des habitués du CCNT, y a-t-il besoin de maîtriser des codes pour accéder à un spectacle de danse contemporaine en tant que spectateur ?

Non, c'est un fantasme. Je pense qu'il n'y a pas besoin de codes : soit on est touché, embarqué par une proposition, soit on ne l'est pas. Mais on peut avoir différents degrés de lectures : un spectateur qui vient de temps en temps et un autre qui est amateur de danse auront une appréciation différente sur ce qu'ils aiment et viennent chercher dans les spectacles de danse en termes d'écriture, de performance. Plus on est amateur de danse, voire même professionnel, plus on est gourmand de danse et plus on aura un regard aiguisé. Mais à la base on n'a pas besoin de codes, les codes n'existent que parce qu'on a envie de s'en donner. Notre idée c'est justement qu'on n'a pas besoin de s'en donner pour apprécier un spectacle. Et même si l'on n'aime pas cela ne signifie pas que ce n'est pas un bon travail, on peut apprécier et respecter l'honnêteté du travail fourni. Il faut sortir du "j'aime pas donc c'est pas bien" et se demander pourquoi je n'ai pas aimé, qu'est-ce que j'attendais, quels sont mes goûts…

Et en tant que chorégraphe, existe-t-il un langage chorégraphique précis, au même titre qu'en danse classique les types de pas sont codifiés (pas chassé, pas de deux, etc.)?

Même si en danse contemporaine on ne parlera pas de pas de bourrée ou autres, on aura par exemple la triplette qui est une forme de schéma qui vient de la danse américaine. Il y a donc quelques repères existants, mais selon les chorégraphes on l'utilise ou non, c'est propre à chaque travail.

Chaque chorégraphe a son propre langage pour communiquer avec ses danseurs ?

Plutôt qu'un langage on va parler de corps global, de précision dans le corps, mais ce n'est pas un langage codé, plutôt des habitudes si l'on travaille avec les mêmes danseurs. Je n'appellerai donc pas ça des codes mais des manières de travailler, des processus. On essaie tous les jours de travailler ailleurs que ce qu'on connaît déjà. C'est là que la création devient intéressante.

Votre nouvelle création «Avant toutes disparitions» évoque l’engagement, l’affrontement, la survie... cela résonne avec l’actualité !

Ces connexions n’étaient pas prévues car le texte qui existe aujourd’hui a été écrit il y a un an et demi et ne propose que des lignes de compréhensions données dans le dossier du spectacle.  Or depuis il y a eu des événements forts, qui me poussent à travailler différemment car justement je ne veux pas que la pièce y soit trop connectée. Je ne veux pas que le spectacle soit lié uniquement à ce qui vient de se passer, mais qu’il évoque aussi toute une époque antérieure et des choses plus générales. Donc je fais très attention à ne pas laisser place aux raccourcis, et je travaille différemment de ce que j’avais prévu. J’ai notamment enlevé quelques images très théâtrales qui seraient trop proches de ce qui vient de se passer.

Avant toutes disparitions Thomas Lebrun

Avant Toutes disparitions ©Bernard Duret

Est-ce que le festival Tours d’Horizons a lui aussi une thématique  ?

Pour cette 5e édition j’ai justement décidé d’abandonner l’idée d’une thématique globale qui existait sur les quatre premières années. Ce qui reste commun à ces cinq éditions c’est la diversité des langages chorégraphiques en danse contemporaine. L’idée du festival a toujours été de permettre au public de se rendre compte de cette diversité des styles, et j’y ajoutais jusque-là un thème. Cette année le festival sera donc plus ouvert, même si on pourra trouver un lien à travers le travail sur le temps chez chaque chorégraphe. C’est une thématique sous-jacente que j’ai perçue après avoir vu les spectacles, mais que nous ne mettrons pas en avant. L’idée c’est vraiment d’avoir une diversité des écritures et des courants car je n’ai pas envie de parler de « familles».

Par contre vous aviez depuis longtemps l’envie de diriger un CCN ...

Pour ça justement, pour décloisonner, pour l’ouverture de la danse ! On dit souvent que la danse contemporaine c’est pour tel public, la danse classique pour tel autre, que la danse est difficile à comprendre… Pour moi ce sont des fantasmes. Il y a des gens qui vont travailler à l’encontre de ça et d’autres qui vont le maintenir pour que la danse soit un art noble, et cette démarche me pose problème. Je pense qu’il y a assez d’intelligence dans le public pour ne pas limiter les choses. Mais c’est un travail long.

Avec le recul que vous avez maintenant après quatre ans à ce poste, c'est un travail difficile ?

Il faut débloquer certaines mentalités. Les gens qui viennent au CCN savent maintenant ce qu'ils vont venir voir, autrement dit ils ne savent pas ce qu'ils vont voir et en sont conscients ! Et tant mieux ! A moins que ce soit des spectateurs habitués ou ayant une certaine culture de la danse, le public régulier vient aussi car il a envie d'être supris, un peu bousculé. Et on entend à la sortie des spectacles "cela ne m'a pas plu, mais il y avait tout de même tel ou tel aspect qui était intéressant". Si les gens n'aiment pas ce que je propose dans mes chorégraphies, ce qui est tout à fait possible, ce n'est pas grave car il y a 30 propositions au fil de l'année. Ce n'est pas parce que j'ai mon idée sur la danse comme chorégraphe, que je ne vais pas inviter au CCN des chorégraphes qui ont d'autres façons d'écrire et d'autres idées. Je crois que c'est ce qui permet au projet de prendre de l'ampleur petit à petit. Ce n'est pas seulement ce que j'aime ou que j'ai envie de défendre. C'est la diversité que je veux défendre, car même si un travail ne me touche pas, s'il est honnête et qu'il me semble important de le montrer ici, je le ferai.

LIED BALLET - Thomas Lebrun (extraits) Festival d'Avignon from charlotte rousseau on Vimeo.

Marie-Claude Pietragalla nous disait récemment que pour elle, nous vivons une époque où la danse semble prendre plus de pouvoir : c'est un sentiment que vous partagez ?

Pas pour la danse contemporaine qui connaît en ce moment des difficultés. Il y a de moins en moins d'argent pour la danse, car on soutient soit les gros lieux et les grosses compagnies, soit les artistes émergents, mais pas les intermédiaires. Le programmateur Michel Caserta qui s'occupait de la Biennale du Val de Marne m'avait dit "tu n'es plus jeune chorégraphe et tu n'es pas encore chorégraphe confirmé, bienvenue dans la traversée du désert". Et effectivement les jeunes chorégraphes sont repérés et soutenus mais au moindre raté, on est exclu. Pareil quand on est en haut, on n'a pas le droit à l'erreur. Je me dis pourtant qu'il est humain de faire une pièce qui ne marche pas, sans qu'elle soit pour autant mauvaise.

Et "marcher" c'est plaire au public ? A la critique ?

C'est un ensemble… On sait qu'aujourd'hui certaines formes de danse comme le hip-hop marchent très fort auprès du public, alors que la danse contemporaine a eu une grande visibilité dans les années 1980-2000. De même qu'on ne voit plus beaucoup de compagnies classiques non plus. Il y a bien sûr d'autres façons de danser, les comédies musicales par exemple. Mais en France un chorégraphe qui a une compagnie de danse contemporaine qui accepte de collaborer à une comédie musicale avec des célébrités au Palais des Sports signera la fin de sa carrière en danse contemporaine. Alors qu'aux Etats-Unis Bill T. Jones a travaillé à Broadway et cela ne lui a jamais posé de problème. On a encore beaucoup d'étiquettes sur les milieux artistiques en France.

Avez-vous justement envie d'explorer d'autres univers ?

On m'avait proposé une comédie musicale grand public, et j'ai finalement refusé car je sentais que j'aurais eu ensuite des difficultés à travailler dans la danse contemporaine et suivre mes envies. Même si ça m'aurait éclaté de participer à un tel projet… Ce sont des choix à faire dans un parcours artistique, et peut-être qu'un jour je le ferai si j'en ai l'envie.

Vous êtes reconduit pour trois ans à la tête du CCNT : quels sont les projets à venir ?

Nous avons mis en place cette année SPOT, mais on ne peut rien développer de plus car on vit sur un fil. Il suffit qu'on tourne moins avec une pièce et qu'on ait donc moins de recettes propres, et cela nous fermera des possibilités de programmation. Avoir un seul studio nous oblige à booker plus d'un an à l'avance ne nous laisse pas non plus de liberté pour accueillir des événements ou des résidences de dernière minute. Economiquement c'est donc compliqué. Un lieu plus grand offrirait plus de possibilités, avec plusieurs salles en parallèle qui accueilleraient aussi bien des résidences que des spectacles. Les partenariats actuels sont enrichissants, mais cela nous laisse moins d'autonomie qu'avec notre propre salle. On pourrait avoir une billetterie à 400 places ou plus qui nous permettrait de mieux rentabiliser chaque spectacle, alors qu'aujourd'hui on refuse du monde pour certaines dates.

Julie Coutant CCNT Spot

Le meilleur moment d'un spectacle ? Le moment qui m'a le plus ému.

La phrase que vous avez trop entendue ? "C'est intéressant". C'est ce qu'on te dit quand la personne le nsait pas trop quoi dire.

Qu'est-ce qui vous a surpris quand vous êtes arrivés en Touraine ? J'y avais déjà vécu comme danseur en 2000-2001 sous la direction de Daniel Larrieu, et je crois que ce sont les pierres, tout ce qui est patrimoine qui m'avait agréablement surpris.

Votre livre de chevet ? Un guide sur l’Islande car j’aimerais y partir, j’adore les pays froids !

Festival tours d'horizons 2016Le CCNT fourmille d'actualités au printemps :découvrez entre autres dès le 8 avril les premiers pas de la création "Avant toutes disparitions", le rendez-vous SPOT#2 avec les compagnies KashylLa Cavale, Amala Dianor et Parc du 28 au 30 avril, et bien sûr le festival Tours d'Horizons du 3 au 11 juin 2016 !

 

Photos Thomas Lebrun ©Luc Lessertisseur.

thomas lebrun