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Michel Audiard sculpteurMICHEL AUDIARD

« Il y a des écarts entre ce qu’on rêve et ce qu’on réalise »

Le sculpteur a mis la main à la pâte pour aider à la restauration de la basilique St Martin de Tours. Sa sculpture de St Martin fait ainsi partie des trois produits-prestiges dont la vente servira au financement des travaux. PROG! en a profité pour rendre visite au sculpteur tourangeau.

Votre sculpture de Saint-Martin est réalisée par découpe au laser :  cette nouvelle technique utilise l’informatique ?

Effectivement, nos métiers ont complètement changé. C’est notre boulot de se servir de techniques contemporaines. Les technologies ont évolué et font que le monde n’est plus le même. Il faut qu’on travaille avec cela, qu’on ne reste pas à côté. On peut bien sûr vivre sans ordinateur et sans plein d’autres choses, mais en profiter nous permet d’être dans l’air du temps, de s’en servir.

Et quelle part tient le dessin dans votre travail ?

C’est énorme ! J’ai fait du portrait pendant des années, et c’est ce qui me permet de revenir là-dessus au galop. Mais plus jamais je n’exposerai de dessin. Je dessine du matin au soir pour préparer mes sculptures, mais le dessin en tant que tel ne me passionne plus, ce n’est qu’une étape vers la sculpture, il lui manque une 3e dimension, le volume.

C’est l’idée de pouvoir palper les objets qui importe ?

Oui, il y a toujours un rapport au toucher important. Les premières émotions que j’ai eues en sculpture sont passées par le toucher, c’est essentiel, même si ce n’est jamais bien vu dans les galeries et les expos !

Y a-t-il des techniques dont vous attendez la mise au point pour pouvoir les utiliser ?

Non car on attendrait tout le temps. J’aime continuer à tripoter les choses de mes mains, quand tout se fait tout seul c’est un peu embêtant. Le laser ça me va car j’interviens tout de même avec mon dessin. Pour les volumes en strates comme le Rhinocéros (place de la gare à Tours), on intervient sur les strates et on rectifie ce que le logiciel nous propose, on a toujours notre mot à dire. On a fait des trucs qu’on a montés et qui ne sortiront pas car cela ne me plait pas... il y a des écarts entre ce qu’on rêve et ce qu’on réalise.

Michel Audiard Elephant

Ce sont les progrès techniques qui influencent votre travail dans la technique et les contenus ?

Oui et non. Oui car on est limité par la technologie, et d’autre part la technologie est illimitée... Aujourd’hui on va sur la Lune, donc il n’y a pas de souci majeur pour pouvoir se servir de tout. A son époque, Vinci savait tout sur tout ce qui était connu, puis l’étendue du savoir a augmenté...

L’artiste serait quelqu’un qui sait tout sur tout ?

Non ce serait prétentieux. N’oubliez pas que la différence entre Cro-magnon et nous ce sont les outils. Nous avons le même cerveau que cro-magnon, la même intelligence. Il avait même peut-être des choses plus fortes, des sens plus sensibles que les nôtres. Et il était déjà artiste, au moment où il devient sédentaire. Même si l’on n’a pas de trace de la musique, on a des restes de ses créations picturales et de sculptures qui nous émeuvent toujours autant aujourd’hui. Ce qui veut dire que son travail est bien fait car l’émotion perdure sur des sujets comme les aurochs ou d'autres animaux qui ne nous concernent plus.

Quand vous crééz vous avez en tête l’émotion que vous souhaitez susciter ?

Je préfère dire que je travaille, et je n’ai rien en tête au moment où je travaille. C’est le lendemain matin, après avoir fini, que je me dis « c’est pas mal » ou qu’au contraire je mets tout à la poubelle… même si la veille au soir je me sentais champion du monde ! A ce sujet il y a une interview de Giacommetti où il explique qu’il rencontrait sa toile après avoir travaillé dessus.

Vous êtes donc plus un artisan qu’un artiste ?

Bien sûr ! Sauf que si mes radiateurs ont une fuite ce n’est pas grave, alors qu’un plombier n’a pas droit à la fuite. Mais on est dans la même idée du travail bien fait, on ne se moque pas du client, c’est lui qui nous fait avancer, nous embarque dans des aventures, nous pose des questions auxquelles on n’aurait pas pensées, ils nous font bouffer et avancer. Cela suppose parfois des compromis, mais plus de compromission, j’ai passé l’âge.

Ce n’est qu’une fois le travail terminé que vous prenez du recul ?

Oui car il ne nous appartient plus. Une fois qu’il est fini, on devient nous aussi spectateurs. Quand vous faites une aquarelle vous mettez de l’eau sur le papier, une touche d’aquarelle, et cela fout le camp tout seul. A un moment c’est parfait, puis cela continue et ce n’est plus parfait… A un moment il faut arrêter le travail. Le génie ne nous arrive pas dessus à 7h30 pour s’arrêter à 17h. Il y a des jours où il n’y a rien, à la fin de la journée on aura bossé et il n’y aura rien à sauver. Et de temps en temps il y a une fulgurance et on est heureux.

Cela vous arrive-t-il de revoir des anciennes œuvres dont vous n’êtes aujourd’hui plus satisfait ?

Oui, comme le carton à dessins que vous ouvrez où vous avez gardé vos chefs-d’œuvre et finalement vous le mettez à la poubelle. Je suis très jaloux des cuisiniers, des danseurs, des chanteurs car c’est l’art de l'‘instant. Ce moment où la Callas à Moscou passe le double-ut et seuls les musiciens et la salle sont témoins de ce prodige, s’arrêtent de jouer et applaudissent : cela ne restera que dans leurs souvenirs. Alors que nous, on est dans l’instant au moment de la création, mais ensuite cela reste. Ce n’est pas aussi magique.

Vous dites souvent « nous » ou « on » : la sculpture est un travail collectif ?

C’est un travail d’équipe, nous sommes jusqu’à une dizaine de personnes à la fonderie. Je fais toutes les conceptions, et eux procèdent à la réalisation. Certains sont là depuis quinze ou vingt ans et ils savent donc ce que je veux, comment je pense et comment je fonctionne.

J’ai aperçu un ours réalisé en strates dans l'atelier : où va-t-il ?

Il part sur Paris. J’avais un client au téléphone avant votre arrivée qui en a un et me donnait de ses nouvelles, c’est marrant.

C’est un peu la différence entre une peinture et la sculpture, c’est que vous la déclinez en plusieurs exemplaires...

Cela fait partie des multiples. Ce qui nous permet de gagner notre vie aujourd’hui, ce n’est plus l’objet unique mais justement la possibilité de le multiplier. On peut donc passer beaucoup de temps sur un original, aller jusqu’au bout de notre travail, et ensuite le sortir en multiples, ce qui nous permet de calculer le prix de revient, le prix de vente, etc.

Mais qui fixe les prix ? Vous faites confiance au marché de l’art ?

Je fais très attention au marché de l’art car c’est un marché qui vous fait et vous défait tout aussi vite.

Stylos Michel Audiard

Vous avez aussi réalisé des stylos : il s'agit de faire entrer l’art dans le quotidien ?

Il faut que l'art fasse partie du quotidien. L’important pour le sculpteur c’est une poignée de porte, c’est un objet qu’on touche vingt fois dans la journée.

C'est plus important qu’une sculpture monumentale ?

Oui car la sculpture monumentale est prétentieuse. Elle était faite à une certaine époque par des hommes qui voulaient représenter les dieux, puis au Moyen-Age le fils de Dieu ou les saints et d'autres personnages de l'iconographie religieuse. Mais aujourd’hui qu’est-ce qu’on a à magnifier ? Où sont nos dieux, nos saints ?

La femme-Loire était-elle alors une déesse ?

Sans parler de divinité, le fleuve nous conditionne… les fleuves ont souvent des noms de femme - la Seine, la Garonne, la Loire, la Saône… et de tous temps la Loire a influencé et influence encore notre vitesse d’exécution, tout s’est construit autour d’elle, c’était le premier axe de communication bien avant les voies romaines. J’ai eu des propositions de la réaliser dans d’autres lieux, y compris en Afrique, mais cela ne m’intéresse pas. Elle a été conçue pour cet endroit-là, je préfère donc ne pas le faire. Mieux vaut rester sur un regret que sur un gros remord dans ce cas précis.

Une autre de vos œuvres qui est au centre de Tours c’est le Rhinocéros : pourquoi cet animal ?

Ce projet financé par Bernard Simmenauer, un humaniste plutôt discret qui souhaitait offrir une sculpture à ses clients. J'avais envie de faire un rhinocéros car je trouve que c’est un animal magique, il y a toute une iconographie et toute une histoire autour de lui. Le premier rhinocéros vu en Europe au XIVe siècle est au centre d'une anecdote : ramené par le roi du Portugal pour être offert en cadeau au Pape, il a fini par sombrer dans le naufrage du navire entre Marseille et l'Italie. On a alors fait construire une sorte de maquette par un charpentier... Dürer a dû se débrouiller pour réaliser une gravure à partir de croquis sans avoir pu voir l'animal, ce qui donne un rhino à la gueule bizarre... Mais comme l'auteur fait alors autorité, l'image reste durant près de 200 ans !

Le monstre de Xavier Veilhan est une autre scultpure emblématique de la ville, qui a même changé les pratiques des tourangeaux qui parlent maintenant de la « place du Monstre » : cela vous ferait plaisir que le rhinocéros ait le même destin ?

Je crois que ça commence. Sur les réseaux sociaux on voit des photos des jeunes avec le rhinocéros, et il y a d’ailleurs une marche au pied du rhino faite exprès pour que les gens puissent s’y asseoir et attendre. C’est marrant car les premiers mois les gens touchaient la corne, comme si cela portait chance.

Crocodile Michel Audiard

Le petit plat dont vous êtes le roi ? Avec ma cuisinière à charbon qui est une Rolls Royce pour cuisiner, je suis fort pour les harengs-pommes à l’huile.

Votre livre de chevet ? J’ai lu 316, le livre qui fait partie des produits-prestige pour St Martin. Je l’ai trouvé bien tourné.

La musique qui passe pendant que vous sculptez ?

Je suis très éclectique, cela va de Lili Boniche à du contemporain… j’ai mes 33 tours à portée de main, je les écoute sur des enceintes Elipson, des bijoux des années 60 en qualité, et dans ma zone artisanale je peux écouter à n’importe quelle heure sans déranger personne.

Dernier film vu ? J’ai revu dernièrement « Dead Man » de Jim Jarmush qui est pour moi un classique, d'une poésie et d’une qualité de lumière méconnue. Et un film russe qui s’intitule « Il est difficile d’être un Dieu », grandiose.

st Martin de Michel AudiardLe Saint Martin de Michel Audiard fait partie des trois produits-partage de prestige proposés par la Fondation du Patrimoine pour le financement des travaux de la Basilique Saint Martin de Tours. Vous trouverez toutes les informations sur cette opération sur le site de la Fondation du Patrimoine. Quant à Michel Audiard, toutes ses actualités et sculptures sont visibles sur le site www.audiard.com.

 

St Martin Michel Audiard